La légende des étangs de Brenne

(extrait du livre Contes et légendes du Berry, Tome 1)

Je n'habitais pas encore la Brenne mais je prenais plaisir, dès que je le pouvais, à m'y promener, toujours à la recherche des vestiges de vieilles pierres – château, abbaye ou dolmen – trésors de cette terre sauvage.

Je cherchais, ce jour-là, la « Pierre à Sexe » sur la commune de Pouligny-Saint-Pierre. J'avais demandé ma route à une fermière et m'étais fait vaguement expliquer la direction à prendre. Ma voiture garée au coin d'une petite vigne, je ne savais plus où aller.


Je vis une femme très âgée qui gardait une chèvre, assise sur un talus, à l'ombre d'un noyer et la saluai poliment. Je fus surprise par son accoutrement. Etait-il possible qu'on puisse encore s'habiller avec des vêtements dignes du 19e siècle ? Robe noire stricte boutonnée haut, usée jusqu'à la corde, la chevelure blanche retenue en chignon dans un caillon noir, elle aurait eu sa place chez un antiquaire. Son visage était aussi ridé qu'une pomme reinette sur la paille d'un grenier, en fin d'hiver. Je fus surprise par l'éclat de ses yeux verts : ce regard vif était porteur d'une jeunesse insoupçonnée.

Je lui demandai le chemin à suivre pour trouver la fameuse pierre. Peu causante, la vieille femme me désigna, de sa main décharnée, un petit bois d'aubépine non loin de là, à gauche du chemin. Je la remerciai gentiment et pris la direction indiquée.


Tout en marchant, je restais troublée par cette rencontre. Cette grand-mère semblait tout droit sortie d'un livre de George Sand. Quel étrange personnage ! Et quel regard ! Il témoignait d'une vigueur qui ne semblait pas décidée à s'éteindre.

Dans le petit bois où bourdonnaient les abeilles, les aubépines en fleurs faisaient pleuvoir leurs pétales immaculés au moindre souffle du vent... Je découvris la merveille qui m'avait amenée là, couchée sur son lit de mousse, au milieu des buissons...


Sur le chemin du retour, je retrouvai la vieille femme, toujours assise sur le talus à garder sa chèvre.

– Toi, ma fille, me dit-elle, je vois à ton air que tu as trouvé ton bonheur aujourd'hui. Tu n'es pas du coin, c'est la première fois que je te vois ici ! Alors, comme ça, tu aimes bien les vieilles pierres ?

– J'aime aussi les vieilles histoires qui s'y rattachent, Madame, répondis-je.

– Eh bien, petite, je vais t'en raconter une que tu ne retrouveras dans aucun livre d'histoire ! Viens t'installer à côté de moi. Je vais te raconter pourquoi il y a autant d'étangs en Brenne.

Je m'assis sur le talus. Elle prit ma main dans la sienne et la posa sur ses genoux, comme on le fait quand on raconte une histoire à un jeune enfant. Surprise par le contact de cette main fripée, je remarquai sa douce chaleur et me sentis redevenir une toute petite fille.

Elle commença à conter d'une voix assurée.


– Cela se passait il y a plus de mille ans. La Brenne n'était, en ce temps là, qu'une terre inculte que les pauvres paysans s'épuisaient à travailler. La famine y régnait et la plupart des enfants mouraient en bas âge.

Un berger faisait paître ses moutons dans une grande étendue de brandes. Cherchant une terre moins ingrate, il avait poussé ses bêtes plus loin que de coutume, non loin de la forêt. Il faisait très chaud ce jour là et il trouva un arbre capable de lui fournir un peu d'ombre. Il s'allongea, pour se reposer un moment, sous un vieux chêne qui poussait au bord d'un étang alimenté par l'eau d'une source.

Tout à coup, le berger aperçut trois gros serpents qui sortaient d'un trou puis se dirigeaient vers le chêne. Effrayé, il n'osa bouger. Les serpents passèrent à côté de lui, sans le remarquer, et l'homme vit qu'ils étaient vieux et malades. Leur corps était flasque, couvert de vilaines blessures, et leurs écailles se décollaient par plaques. Les serpents prirent tous trois une feuille verte du chêne entre leurs mâchoires et entrèrent dans l'eau de l'étang. Ils s'y baignèrent longuement avant d'en ressortir. Le berger constata alors combien ils avaient changé : leur corps était redevenu souple et nerveux, leurs plaies s'étaient cicatrisées et leurs écailles, d'un vert de jade, étincelaient au soleil. Ils avaient retrouvé santé, jeunesse et beauté.

L'homme en fut émerveillé : il venait de découvrir la source de la jeunesse éternelle. Il pensa aussitôt à son vieux père, si malade et usé par les années de labeur qu'il ne pouvait plus guère quitter son lit et souffrait en silence. Le berger rassembla ses moutons et se mit aussitôt en route. Arrivé à la ferme, il alla chercher ses frères et leur raconta son aventure. Il semblait tellement troublé qu'aucun ne douta de sa parole. Ils déposèrent le vieux père sur un brancard de fortune et le suivirent.

Quand les serpents étaient sortis de l'eau pour se glisser entre les herbes, chacun avait pris une direction différente. Des gouttes d'eau ruisselaient sur leurs écailles et tombaient sur le sol, et de chaque goutte d'eau naissait un nouvel étang. Quand le berger arriva avec sa famille, ils constatèrent que l'étendue de terres pauvres était maintenant couverte de mille étangs miroitants au soleil.

Le berger se mit à chercher désespérément la source miraculeuse. Il courait comme un fou d'un étang à l'autre sans pouvoir la retrouver. Ses frères ne savaient que faire pour l'aider. Désespéré et à bout de force, il tomba à genoux sur le sol et laissa couler des larmes de rage.

On ne retrouva jamais la source de la vie éternelle et personne ne put s'y baigner. Les hommes naissent, grandissent, vieillissent et meurent ; et c'est ce qui fait de chaque instant de la vie un trésor à ne pas dilapider.

Les serpents gardent secrète la source de jouvence mais ils ont fait don aux hommes des étangs poissonneux pour les sortir de la misère.

C'est depuis ce jour que la Brenne est devenue « la région des mille étangs ».


La vieille femme s'était tue. Emportée par l'histoire, j'avais baissé les yeux. Je portai mon regard de nouveau sur elle, en lui souriant pour la remercier de son récit. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que c'était une jeune femme qui se tenait à côté de moi. Son visage, resplendissant de fraîcheur, était nimbé d'une chevelure blonde comme les blés qui mûrissent au soleil. Le même éclat espiègle luisait toujours dans les yeux verts. Troublée, je remarquai que leurs pupilles étaient fendues, comme celles des serpents ou des chèvres.

– Tu as bien fait de venir me voir, petite, les légendes, c'est mon domaine. Ils sont tous pareils, ces jeunes gens pressés qui viennent en quête du Patrimoine et passent près de moi sans même me saluer. Je ne suis qu'une vieille sénile à leurs yeux. Ils semblent ne pas savoir que je suis Sa compagne depuis la nuit des temps. Mais toi, tu t'es arrêtée...


Je garderai toute ma vie le souvenir de la chaleur de cette main qui tenait la mienne.

C'est ainsi que j'ai rencontré la « Matrimoine » et me suis mise à son service.


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